20/10/2021 | GeBéNout

Si la terre crue s’est présentée à l’Homme, il y a des millénaires comme une évidence quant à son emploi en tant que matériau de construction. Durant le siècle dernier, elle a été très malmenée. Aujourd’hui du fait du réchauffement climatique, elle fait l’objet de nombreuses études scientifiques. Et pour cause, l’intérêt de la terre crue est multiple.

Vous rappelez-vous du conte des trois petits cochons? Le premier se construit une maison de paille, le deuxième une maison en bois, le troisième une maison de briques et de ciment. Le grand méchant loup affamé parvient à détruire les maisons en paille et en bois en soufflant dessus. En revanche, il demeure impuissant face à la maison de ciment. A quelle place se situerait la maison en terre crue s’il y avait eu non pas trois mais quatre petits cochons ? L’inconscient collectif la situerait certainement entre celle de paille et celle de bois. Pourquoi ? Parce que les architectures traditionnelles sont injustement stigmatisées.

Souvent jugé fragile, l’habitat en terre crue jouit d’une mauvaise réputation. Pourtant, les ouvrages en terre crue existent depuis des millénaires, un peu partout dans le Monde et constituent une grande partie du patrimoine architectural mondial qui a surmonté l’épreuve du temps.

Par exemple, en Égypte antique, les habitants ont eu recours aux briques de terre crue pour la construction des maisons, des palais et même des temples.

Voûte de briques de terre crue Temple de Ramsès II près de Louxor. A noter que la voûte à cette époque est déjà une prouesse technique car « ces voûtes et coupoles qu’on employait pour la couverture ont été conçues pour être exécutés sans cintrage en bois. Elles sont encore debout après plus de 3400 ans »1.

Les ouvrages architecturaux les plus prestigieux du Monde que l’on retrouve au Mali avec les fameuses mosquées de Djenné et Mopti, les Cases Obus des Mousgoums du Cameroun, la ville de Shibam au Yémen ou encore les imposants Tulou du Fujian, en Chine sont faits de terre crue.

Mosquée de Djenné au Mali, un premier édifice fut construit au IIIe siècle par le roi Komboro mais son état actuel date de 1907 et a été conçue par Ismaïla Traoré, chef de la corporation des maçons bozos, les Baris. C’est le plus grand bâtiment du monde construit en terre crue.

Case Obus Mousgoum Tchad/Cameroun, architecture datée probablement du 14e siècle, pouvant aller jusqu’à 8m de haut. Les villages Mousgoum pouvaient être confondus avec des termitières et ne pas attirer l’attention lors des razzias négrières. La grande hauteur devenait un net avantage puisqu’en grimpant au faîtage, on était capable d’apercevoir tout mouvement à très grande distance. Les moulurations servaient en phase de construction, à l’entretien et à monter au sommet de la case.

Surnommée la Manhattan du désert, ville du Yémen construite au 16e siècle, entièrement en terre, certains de ses 500 immeubles en briques de terre crue atteignent 8 étages, soit près de 30 mètres. Shibam a les bâtiments en terre les plus hauts du monde et constitue un ensemble architectural unique au monde.

Tulou du Fujian construites entre le 15e et 20e siècle , en Chine, cet ensemble de 46 maisons de terre, disséminées sur plus de 120 km qui pouvaient héberger jusqu’à 800 personnes.

Si les techniques ancestrales de construction en terre crue ont lentement sombré dans l’oubli, c’est aussi parce que la diffusion des théories modernes européennes, notamment en Afrique via la colonisation, a amené le culte du béton et le rejet de l’architecture traditionnelle. Comme le rend compte, l’architecte égyptien Hassan Fathy: « Au Nigéria, j’ai vu une tournée de propagande: deux affiches, l’une montrant les pires taudis africains photographiés sous leur plus mauvais angle, l’autre montrant de jolies maisons de type européen en béton et aluminium, le tout accompagné de la question: « Ceci ou cela? »2. Le « cela » a donné lieu, sous couvert du modernisme occidental, à des campagnes de démolition de maisons traditionnelles en terre crue. Elles ont été remplacées par des milliers d’habitats en béton « clés en main », très loin d’être en adéquation avec les contraintes économiques, climatiques et surtout les valeurs culturelles traditionnelles.


Démolition d’habitats traditionnelles, Les actualités françaises du 12 avril 1955 sur ina.fr

Alors pour la maison en terre crue clé en main, ça sera pas pour tout de suite tout de suite, hein! Le temps que ce matériau soit bien implanté dans le monde du BTP, il s’agira plus d’une volonté d’autoconstruction et de réappropriation de techniques ancestrales. Mais aussi, il faut le dire d’une certaine conscience.

Ceci dit, une nouvelle dynamique architecturale est en train de naître. D’ailleurs en 2015 a été lancé le premier Prix international des architectures contemporaines en terre crue nommé TERRA Award.

La terre, un béton d’argile

Saviez-vous que le béton est considéré comme la 2ème substance la plus utilisée après l’eau ? C’est dire comment ce matériau est utilisé dans le monde. Il est composé d’un mélange de graviers, de sable et d’eau aggloméré par un liant hydraulique, une sorte de « colle », en général du ciment. L’embêtant c’est que pour produire le ciment, il faut beaucoup beaucoup d’énergie. Puisque, le ciment est un mélange de calcaire, d’argile et de sable finement broyé chauffé jusqu’à 1500degrés. C’est en partie pour cela que la production du ciment serait responsable de 4 à 8 % de l’émission mondiale de CO2. Mais ce n’est pas tout ! Le béton est aussi vorace d’eau, sa production absorbe près d’un dixième de l’eau utilisée dans l’industrie mondiale. Sans compter la toxicité pour l’environnement et pour la santé des adjuvants et autres additifs chimiques rentrant souvent dans sa composition, le béton est loin d’être eco friendly (respectueux de l’environnement).

Sinon, il y a aussi la terre! Ressource quasi illimitée et infiniment recyclable, la terre ne nécessite aucun transport (le sol du site peut faire l’affaire), aucune transformation chimique industrielle, aucune émission de gaz toxique, et puis c’est ultra économique. C’est la raison pour laquelle, l’habitat en terre crue abrite pas moins de 2 milliards de personnes, dans 150 pays différents.

Doc Craterre

La terre est le premier béton totalement naturel qui a été employé depuis 11’000 ans. La terre est en fait un béton d’argile : les cailloux, les graviers et les sables qui la constituent sont agglomérés entre eux par un liant : l’argile.

Qu’est-ce que la terre?3

La terre durcit exclusivement par séchage à l’air et non par réaction chimique comme la chaux ou le ciment, et elle possède la propriété unique de redevenir plastique et malléable une fois remise en contact avec l’eau. Elle peut ainsi être réutilisée à l’infini tout en demeurant sensible à un excès d’infiltration d’eau.4

Pour limiter la sensibilité de la terre à l’eau, il existe divers techniques de stabilisation par ajout d’adjuvant organique d’origine végétale (fibres, feuilles, écorces, fruits, graines, huiles, gommes, cires, etc.) ou animale (sang, excréments et urines, caséine du lait, blancs d’œufs, poils et crins, etc.) ou adjuvant d’origine minérale (pouzzolane, chaux, ciment, etc).

Il existe différents types de terre selon l’importance des différents composants possibles: terre à graviers, terre sablonneuse, terre limoneuse, terre argileuse. Prenons le cas de la Martinique : du centre au sud on y trouve une terre argileuse alors qu’au nord il s’agit d’une terre plutôt limoneuse à sablonneuse.

Les types de terre en Martinique

En fonction du type de terre, des techniques de construction peuvent être à privilégier.

Suivant les besoins et la qualité de la terre déterminée, il sera possible de modifier sa composition en ajoutant des sables ou graviers pour des terres trop argileuses, des stabilisants (végétaux ou minéraux) pour réduire le retrait au séchage, par exemple.

Les techniques de construction

Il existe plusieurs techniques de construction :

Banco ou Adobe
La plus ancienne et la plus répandue car elle permet une plus grande liberté de forme est l’adobe ou banco (brique de terre crue) : mélange de terre, d’eau et éventuellement de fibres, moulées à l’état plastique et séchées puis maçonnées.

Bauge
La technique de la bauge consiste à empiler directement à la main en levées successives des boules à l’état plastique d’un mélange de terre, de fibres, d’eau et éventuellement de sable.

Construction d’une maison en bauge au Bénin (photo Thierry Joffroy issue du blog archeorient)

Pisé
Le pisé est une technique où une terre humide est compactée énergiquement entre deux parois de coffrage. Le mur est décoffré immédiatement. Le coffrage est ensuite déplacé horizontalement.

Construction d’un mur en pisé

Torchis
Dans la technique du torchis, le mélange de terre, de fibres et d’eau à l’état visqueux sert de garnissage à une structure porteuse en bois, bambou ou autre. 

Maison en torchis (photo tiré du site www.torchis-terrecrue.fr)

Ce type de construction a été utilisé en Martinique, où il reste encore des vestiges. Il s’agissait de branchages de ti-baumes (gaulette) tressés enduits « […]d’une couche de terre grasse ou plutôt d’un épais mélange de bouse de vache, de cendre et de chaux éteinte[…]. »5

Projet expérimental KayTè porté par Arjuna SULTY sur base du « koudmen » – dôme de torchis terre sur une structure en bambou.

D’autres techniques plus récentes ont vu le jour c’est le cas de :

  • La BTC (Bloc de Terre Comprimée), version améliorée de l’adobe avec parfois ajout de ciment ou de chaux. La brique est comprimés dans une presse de type manuel ou mécanique et/ou hydraulique.
    A noter que cette technique est très utilisée en Guyane. D’ailleurs sa DEAL (Direction de l’Environnement, de l’Aménagement et du Logement) a reçu en 2019 un avis favorable à l’ ATEx (Appréciation Technique d’Expérimentation) pour la maçonnerie de blocs de terre comprimée (BTC). Cela permettra d’accroitre davantage la filière terre crue déjà bien implantée en Guyane.

    Deux maisons en BTC à Kourou datant des années 806
  • Le superadobe, sacs remplis de sable et de terre humide disposés en couches maintenues par du fil de fer barbelé.

    Chantier en superadobe en Colombie

    En Martinique (Vauclin), un prototype a été réalisé en 2019 lors d’un atelier animé par l’association Permadomia au Vauclin.

  • La terre coulée version améliorée de la pisé: mélange de terre, de sable éventuellement, de ciment et d’eau coulé comme du béton de ciment dans des banches de coffrage.

Zone tropicale humide et zone sismique, comment on fait ?

La terre crue est très sensible à la pluie et à l’humidité, c’est la raison pour laquelle, elle doit être stabilisée et les façades protégées par des enduits spécifiques qu’il conviendra d’entretenir régulièrement. D’autres dispositions peuvent être utile comme: la mise en œuvre de toiture débordante, la mise en œuvre d’un soubassement en pierre, en béton ou autre matériau peu sensible à l’eau.

La terre au même titre que le béton n’a pas une forte résistance à la flexion et la traction, deux propriétés indispensables pour faire face aux puissantes sollicitations engendrées par les séismes. Par contre, elle possède une certaine plasticité, ce qui en fait un matériau intéressant en zone sismique. Si l’on veut construire en terre crue dans les régions sismiques comme la Caraïbe, il est nécessaire de la renforcer avec d’autres matériaux (d’origine naturelle si possible) résistants à la flexion et à la traction. Le bois, le bambou, le bois ti baume (gaulette), etc peuvent faire l’affaire.

Il faut ajouter que quelques soient les matériaux employés, les ingrédients essentiels à la solidité face aux séismes sont une bonne conception (formes simples et régulières), le choix d’un bon site d’emplacement et le soin dans la mise en œuvre de la construction des fondations à la toiture. Sans cela, même la maison de ciment du dernier petit cochon aurait pu être emportée par le souffle du loup.

Architecture en Terre: modèle intemporel

Vous l’aurez compris la terre crue est :

Saine, sous réserve qu’elle ne soit pas polluée, elle n’est nocive ni à la réalisation ni à la vie à l’intérieure de l’habitation. L’argile qu’elle contient participe à rendre l’air ambiant sain, en régulant l’hygrothermie, en absorbant les odeurs et ondes électromagnétiques générées par les appareils et circuits électriques. La terre respire et les occupants aussi!

Ecologique et économique, puisque c’est une ressource locale, abondante et inépuisable. Elle est recyclable à l’infini.

Sociale et communautaire. La simplicité de sa mise en œuvre permet sa réalisation en famille ou avec des amis. Ainsi, elle renforce les liens d’un groupe d’individu et replace l’homme en tant que créateur et architecte de sa vie.

Construire en terre crue c’est un acte symbolique qui ramène vers des valeurs essentielles, de protection de la planète, de bien être physique et mentale car ce qui est favorable à la santé de l’Homme l’est également à celle de la planète et inversement.

Nous avons tout intérêt à nous reconnecter aux traditions ancestrales car ayant déjà fait leur preuve depuis des millénaires, elles n’ont plus à être prouvées. Elles deviennent leur propre terreau dans lequel elles peuvent continuer à croitre et à s’améliorer.

Sources
1La Revue du Caire de Mai 1951
2Construire avec le peuple, de Hassan Fathy
3 Torchis guide de construction parasismique de Wilfredo Carazas Aedo et Alba Rivero Olmos 
4 Construire en terre allégée, Franz VOLHARD –  ACTES SUD, avril 2016
5 La vie paysanne à la Martinique.Delawarde, Jean-Baptiste.
6www.guyane.developpement-durable.gouv.fr

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