Nous sommes à Koussoukoingou, un village de 300 habitants au Nord Ouest du Bénin, à quelques kilomètres de la frontière avec le Togo. Cette zone, dominée par les massifs montagneux de l’Atacora est la terre du peuple Otammari. Selon notre guide Otammari, Tipananti (qui veut dire « la voix des jeunes » dans leur langue le ditamari), le peuple Otammari viendrait du Burkina Faso.

Réfractaires à toute forme de domination ou de système centralisé du pouvoir, les Batammariba (pluriel de Otammari, oui on sait c’est un peu compliqué mais vous aurez l’air intello lors de conversations entre amis « …Saviez-vous que le pluriel de Otammari c’est Batammariba… » -> :/ la tête des amis) auraient fui la domination des grands royaumes du Burkina Faso de l’époque et se seraient établis dans la zone, par vagues successives, entre le 16 et le 19ème siècle. Ils font partie des groupes ethniques qui n’ont jamais été assimilés ou asservis par aucun royaume et ont résisté à la colonisation française. Vous l’aurez compris: pas de concentration du pouvoir chez les Batammariba.

C’est une société acéphale (tout de suite des grands mots hahaha… ça veut dire sans chef à sa tête) organisée en clans. Un clan est un regroupement de familles issues d’un ancêtre commun. 2 à 6 clans forment un village. Ce n’est pourtant pas le désordre chez eux. L’équilibre de la communauté est un point central. Chaque personne a son rôle à jouer en fonction de son âge, de ses capacités et de ses dons propres et est valorisé pour cela. Une forte cohésion sociale, une recherche perpétuelle d’équilibre, le respect des traditions et des croyances religieuses suffisent à maintenir l’ordre et l’harmonie entre les hommes, les femmes et leur environnement naturel. C’est ce qui nous a vraiment plu. Les choses ont l’air tellement plus simple ici.

Face à une superbe belle cascade, (dommage que l’accès pour prendre un bain relève de l’escalade), Tipananti nous explique que les Batammariba croient que Dieu est une seule et unique énergie qui donne vie et se manifeste dans toute chose, d’où un profond respect pour la Nature. C’est ce qui est vulgairement appelé l’animisme. Ils croient aussi au principe de réincarnation et pratiquent le culte aux Ancêtres. Pas n’importe lesquels quand même! Seulement ceux qui se sont illustrés par leurs bonnes actions pendant leur incarnation sur Terre. Ce sont ceux-là qui sont invoqués.

Nous ne pouvons nous empêcher de demander, d’où leur viennent ces fines et délicates scarifications qui ornent l’ensemble de leur visage. « C’est notre carte d’identité » nous dit fièrement Tipananti. En fait, la vie de l’otammari est rythmée par les cérémonies spirituelles et les rituelles d’initiation. Parmi celles-ci, il y en a une qui consiste à inciser le visage et certaines parties du corps des jeunes, âgés de moins de 10 ans. L’initiation des filles « le dikuntri » et l’initiation des garçons « le difuani » a lieu tous les 4ans. Manque de chance! Nous sommes arrivées quelques mois trop tard. Pour ceux qui voudraient y assister, les prochaines cérémonies d’initiation auront lieu en 2021. Petite précision: l’initiation est entendue ici comme le processus progressive d’intégration des jeunes dans la communauté des adultes. Les enfants sont amenés à répondre aux normes de la société telles que le conçoit la tradition. A ne pas confondre avec les rites de passage qui donnent accès à des pouvoirs surnaturels ou à des sociétés secrètes. Le rite féminin du «dikuntri » est l’un des derniers rites initiatiques féminins à être célébré dans son intégralité et avec ferveur jusqu’à nos jours.

Après notre atelier confection beurre de karité (vidéo à voir très bientôt), Tipananti nous mène vers sa Takienta. C’est l’habitat traditionnel otammari. Vous entendrez plus couramment parler de Tata Somba (Tata en Afrique de l’Ouest désigne tout ouvrage à vocation défensive et Somba est le nom générique retenu par les occidentaux pour désigner les habitants de la région montagneuse de l’Atakora). La Takienta, avec ces tourelles liaisonnées par un haut mur d’enceinte, ressemble à un château fortifié en terre crue. Cette architecture très élaborée, à plus d’un titre, est unique au monde, les takienta du Togo sont d’ailleurs classées au patrimoine mondiale de l’UNESCO. 

Au passage de votre souris sur la photo ci-dessus, vous verrez que la façade présente des scarifications exactement comme celles qui ornent le visage d’un otammari.

A l’unique entrée du takienta, un autel dédié au fétiche protecteur de la famille et de la maison. Au rez-de-chaussée, il fait très sombre (pas de fenêtres, sécurité oblige, nous sommes dans une « forteresse »). C’est le domaine des personnes âgées et des animaux, il y a aussi la cuisine et un autre autel dédié aux ancêtres.

Image tirée de l’ouvrage KOUTAMMAKOU le pays des BATAMMARIBA “ ceux qui façonnent la terre ”

A l’étage, il y a une grande terrasse autour de laquelle sont disposés, dans les tourelles, soit des chambres, soit des greniers. La terrasse est utilisée comme espace de séchage pour les grains et comme cuisine. Pendant la saison sèche, c’est le meilleur endroit pour passer la nuit à la belle étoile. 

Sur la terrasse d’un takienta

 

Intérieur d’un grenier avec ses compartiments, fonio à gauche, sorgho à droite et mil en bas

 

Une des trois chambres

L’étage permettait de se protéger contre les animaux dangereux mais également contre l’ennemi. Le mur d’enceinte est percé de petits orifices permettant de voir de loin sans être vu et d’envoyer des flèches à bonne distance.

Ici rien n’est laissé au hasard, tout est fait avec cohérence. Le Sud c’est le domaine des hommes alors on y trouve leur grenier, rempli de graines à connotation masculine (fonio, millet, sorgho, riz). Le Nord c’est le domaine de la féminité. Le grenier des femmes contient des haricots, des fruits, des arachides (communément appelés pistaches en Martinique, c’est le paradis des pistaches ici pour notre plus grand plaisir mmmh!!). Avis aux nutritionnistes et autres gens de la diététique, l’équilibre dans nos assiettes, c’est l’équilibre de notre part féminine et de notre part masculine, légumineuses d’un coté et céréales de l’autre… Peut-être un sujet à creuser… La cuisine qui est affaire de femme est toujours située au Nord. L’accès à l’étage du Takienta est au Sud du coté de l’homme censé protéger sa famille de tout danger…C’est beau, non?! Ah oui, nous allions oublier, comme dans beaucoup de société traditionnelle africaine la place de la femme est centrale, ça se ressent bien ici car la chambre de la femme a aussi une position centrale dans la Takienta…

Nous avions espéré pouvoir assister à un chantier, mais la bonne période c’est bien évidemment pendant la saison sèche, entre décembre et mars. Opération « koudmen » (en créole coup de main), tout le monde met la main à la pâte: les hommes au gros œuvre et les femmes aux travaux de finition (enduit, damage du sol et la déco). Il est à noter que des rituels avant, pendant et après la construction sont réalisés, notamment une cérémonie au moment des fondation, pour assurer l’harmonie et la paix des habitants.

La technique utilisée pour monter les murs est la bauge qui consiste à empiler directement des boules de terre à l’état plastique en levées successives.

La terre rouge de la zone, riche en fer c’est ce que l’on appelle la latérite, est pétrie avec de la paille pour les murs et avec du sable pour la terrasse. Pour façonner les greniers, c’est la terre des termitières géantes qui est utilisée, heureusement qu’il y en a beaucoup dans la zone. Des charpentes en bois supporte la terrasse mais aussi les greniers.

Charpente support d’un grenier

L’étanchéité des surfaces exposées aux intempéries est assurée par la décoction des cosses de néré et par l’eau du beurre de karité qui est toujours conservée à cet effet.

Néré

 

Cosses de néré
Eau du beurre de karité (lors de notre atelier qui sera conservé pour les travaux d’enduit)

Le peuple Otammari est un peuple vraiment inspirant et profondément attaché à sa tradition. C’est l’attachement à leur tradition, qui a toujours été garante du subtil équilibre entre eux et la nature, qui a permis leur maintien durant des siècles malgré les pressions extérieures.Longue vie au peuple Otammari!

Si vous avez aimé cet article, n’hésitez pas à le partager.

Sources:

  • « KOUTAMMAKOU » le pays des BATAMMARIBA “ ceux qui façonnent la terre ”, par l’association » Les amis du patrimoine » aux éditions CRAterre
  • YELE PE – ETRE HOMME Initiations traditionnelles et éducation corporelle au Burkina Faso, par Albert SANON
  • http://whc.unesco.org/fr/list/1140

 

6 thoughts on “Séjour en pays Otammari”

  1. Joli article, ça a du être une expérience formidable et hors du commun, exactement ce que vous cherchiez ! Bravo !

    1. Merci Lucie!!! Nous également, nous sommes très contente d’avoir fait ta connaissance. Merci pour ton aide précieuse durant notre séjour à Ouagadougou.

    1. Bonjour Freddy,
      Nous n’avions absolument pas souhaité prendre de médicament chimique, avant notre départ un ami nous a parlé d’une plante anti-palu extraordinaire qui s’appelle l’artemisia annua ou l’armoise annuelle. Nous l’avons consommé quotidiennement et nous n’avons rien eu. C’est une plante formidable sans nocivité mais interdite par l’OMS et la France. Voici un extrait sur le documentaire Malaria Business https://www.youtube.com/watch?v=-5otDXkPxSY.
      Bon visionnage

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

%d blogueurs aiment cette page :